Beyond Magic

14 juin - 26 juillet 2014

Ruth Benzacar @ Xippas

Sur une proposition d'Albertine de Galbert

Avec la participation de roberto aizenberg, ernesto ballesteros, eduardo basualdo, marina de caro, leandro erlich, max gómez canle, carlos herrera, carlos huffmann, luciana lamothe, jazmín lópez, jorge macchi, liliana porter, pablo reinoso, miguel angel ríos, florencia rodríguez giles, pablo siquier, mariana tellería, adrián villar rojas

 

L’atmosphère était si humide que les poissons auraient pu entrer par les portes et sortir par les fenêtres, naviguant dans les airs d’une pièce à l’autre.

Gabriel García Marquez, Cent ans de solitude, Seuil, 1995.

 

Au village de Claquebue naquit un jour une jument verte, non pas de ce vert pisseux qui accompagne la décrépitude chez les cames de poil blanc, mais d’un joli vert de jade. En voyant apparaître la bête, Jules Haudouin n’en croyait ni ses yeux ni les yeux de sa femme.

- Ce n’est pas possible, disait-il, j’aurais trop de chance. […]

Marcel Aymé, incipit de La Jument Verte, Gallimard, 1933. 

 

Ruth Benzacar @ Xippas

Il y a des galeries d’art dont on connaît le nom, la marque, qui investissent leurs forces vives dans l’image et le marketing, mais dont il n’est pas toujours aisé d’identifier les artistes. Et puis il y a celles dont le travail en « sous-marin » propulse ceux qu’ils défendent tellement loin de chez eux, que l’on oublie souvent d’où ils étaient partis. La galerie Ruth Benzacar appartiendrait plutôt à la seconde catégorie. Jorge Macchi, Pablo Reinoso, Leandro Erlich, Eduardo Basualdo et Adrián Villar Rojas – pour ne citer qu’eux –, ont cela en commun d’avoir été repérés puis suivis par cette galerie de la rue Florida, installée dans le centre névralgique de Buenos Aires, le microcentro « hardcore » comme aiment à l’appeler les porteños, et dirigée de mère en fille depuis bientôt cinquante ans.

A la veille de cet anniversaire, qui sera marqué par l’installation de la galerie dans un nouvel espace – plus propice au développement de projets de grande envergure –, Renos Xippas a souhaité rendre hommage au travail extraordinaire de diffusion de l’art argentin qui y a été réalisé depuis les années 1960, et de présenter les travaux d’une sélection d’artistes dans son espace parisien.  

 

Beyond Magic

Voilà des décennies que des critiques d’art et des historiens s’époumonent, pour faire entendre au monde un principe simple : l’Amérique latine n’est pas une catégorie artistique, pas plus que les pays qui la composent. Dans Beyond the Fantastic[1], recueil de textes publié en 1995, de nombreuses voix s’élèvent contre toute vision essentialiste et homogénéisante, qui attribueraient des caractéristiques à l’art du continent. Beyond Magic y fait directement référence, et place ainsi l’exposition au-delà d’une tentative de définition de l’art argentin, mais plutôt comme une nouvelle étape d’une histoire personnelle de compagnonnage avec l’art et les artistes d’Amérique latine[2].

La sélection d’œuvres présentée à la galerie Xippas s’articule précisément autour de ce qui résiste à une définition : un réalisme magique pensé à travers le spectre de l’Unheimliche, l’ « inquiétante étrangeté », dont Freud a développé le concept dans un essai du même nom, et où il analyse le malaise né d’une rupture dans la rationalité rassurante de la vie quotidienne. Dans cet essai, Freud prend l’exemple d’un moment d’inconfort violent, éprouvé lors d’un voyage en train, et provoqué par la vision inattendue de sa propre image reflétée dans un miroir : « Je me précipitais pour renseigner [ce vieillard], mais je m’aperçus, tout interdit, que l’intrus n’était autre ma propre image reflétée dans la glace de la porte de communication. Et me rappelle encore que cette apparition m’avait profondément déplu. […] Qui sait si le déplaisir éprouvé n’était tout de même pas un reste de cette réaction archaïque qui ressent le double comme un étant étrangement inquiétant[3] ? ».

 

Nous connaissons tous ce sentiment bizarre de décalage, cette dissemblance d’avec ce que l’on croyait connu : une photographie prise à notre insu où l’on est étranger à soi-même, une histoire jamais racontée qui semble familière, une sensation de déjà-vu, sont autant d’irruptions du bizarre dans la réalité, de petites divergences hors temps qui ne parviennent pas à s’emboîter dans le présent.

 

Un plan éclaté de Pablo Siquier, comme chiffré par un code qui n’appartiendrait qu’à lui, accueillera le visiteur sous la verrière et donnera le ton de l’exposition. Il dialoguera avec les chemins tortueux de Liliana Porter, les trompe-l’œil de Leandro Erlich, de Eduardo Basualdo et de Pablo Reinoso, avec les personnages d’histoires racontées mais non encore écrites de Carlos Huffmann, les installations performatives de Marina de Caro, la sculpture figée dans un équilibre menaçant de Luciana Lamothe, celles de Carlos Herrera sorties d’une réalité voilée, les collages de Mariana Tellería et les montages de Max Gómez Canle et de Adrián Villar Rojas, les disparitions et les superpositions de Jorge Macchi, les dédoublements inquiétants de Jazmín López, Miguel Angel Ríos et Roberto Aizenberg.

 

La particularité de l’espace de la galerie Xippas est son architecture qui contraint le visiteur à s’engager dans une voie sans issue. Il faut, pour découvrir toutes les œuvres exposées, s’aventurer dans une première pièce, monter un escalier, traverser un couloir, une pièce, une autre, descendre un escalier pour finalement faire le chemin inverse pour repartir. L’exposition joue donc aussi de ce critère, chaque œuvre réapparaissant dans le parcours, dédoublée par une nouvelle perspective offerte au regard.

 

Albertine de Galbert, commissaire de l'exposition

Mai 2014

 

[1] Beyond the Fantastic: Contemporary Art Criticism from Latin America, édité par Gerardo Mosquera, Londres: Institute of international Visual Arts, 1995.

[2] Albertine de Galbert a créé en 2011 le site arte-sur.org, à la suite d’un voyage de prospection d’un an dans une dizaine de pays d’Amérique latine.

[3] Sigmund Freud, Essais de psychanalyse appliquée, éd. Gallimard, 1983, p. 204

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